Il traîne dans les couloirs un vague parfum de poussière, de souffrance, de deuil un peu gris. Dans son bureau, perdu sous les combles du Musée de la préhistoire de Carnac (Morbihan), on enjambe un carton d’ossements, des bris de poterie et un aimable désordre. De la fenêtre, là-bas, on aperçoit la mer…

Séverine Braguier, 31 ans, la directrice du Musée de Carnac et la plus jeune de France, a disparu depuis le 20 juin. Sans un mot, sans prévenir personne. Depuis, elle court les routes avec son ami, dans une longue "errance amoureuse" selon leurs propres termes, en semant derrière elle des chèques sans provision et de petits cailloux que ses proches prennent en plein cœur.

C’est Camille qui a compris le premier. Le jeune archéozoologue était en stage au musée depuis une dizaine de jours et Séverine l’hébergeait dans la petite maison d’Auray qu’elle venait d’acheter. Dimanche 19 juin, ils terminaient tous deux les cartons d’invitation de la grande affaire du moment, la prochaine exposition du musée prévue le 8 juillet. Bertrand était là, aussi : Bertrand Verdier, 35 ans, un type du Muséum d’histoire naturelle, dépêché de Paris à la demande de Séverine pour donner un coup de main, et qui ne faisait pas d’efforts démesurés pour s’intégrer.

Camille ne s’est pas formalisé lorsqu’ils sont partis en lui promettant de venir le chercher le lendemain. Le lundi, Bertrand seul est venu le déposer au musée : Séverine, épuisée, devait passer dans l’après-midi. Camille l’a attendue jusqu’à 20 heures, puis est rentré en stop et en râlant jusqu’à Auray. Il a trouvé dans la cuisine le portable de la jeune femme et son trousseau de clés. Sur la table du salon, il y avait plusieurs livres ouverts, dont on avait découpé des photos, ce qui n’est pas l’usage chez les directeurs de musée. Deux clichés de Gérard Lanvin et de Béatrice Dalle, en pleurs, piochés dans Les Belles Histoires de "La Belle Histoire" , le livre du film de Claude Lelouch, qu’elle adorait.

Et deux reproductions de tableaux romantiques et tourmentés, l’un de falaises de Caspar David Friedrich, l’autre de la mort d’Ophélie, de Delacroix, la blanche Ophélie, qui flotte sur l’onde calme et noire comme un grand lys. "C’était la panique, raconte sa sœur Blandine, là j’ai eu très peur. Pour moi, elle était partie se suicider du haut d’une falaise. Ma mère habite Poitiers, moi Paris, elle m’a récupérée au Mans. Et nous sommes parties pour Etretat."

Bertrand Verdier est né à Avranches, dans la Manche, c’était plausible. La mère et la fille passent la nuit à fouiller les parkings ; la voiture de Séverine a été retrouvée à la gare d’Auray, le couple a dû partir dans celle de Bertrand, une Lancia rose avec un coffre noir.

Les deux femmes sont encore à Avranches quand la carte postale de Fouras (Charente-Maritime) arrive à Auray. Le message est obscur. "Pour tous. Bashung. Noir Désir. 14." Blandine n’est pas longue à trouver. La 14e chanson de l’album Climax d’Alain Bashung est un duo avec Noir Désir. "N’essayez pas d’m'éteindre, ou j’m'incendie volontaire" ; "Si c’est pour jouer les fugitifs, moi j’suis volontaire. Volontaire !"

Les deux femmes filent aussitôt à Fouras, puis à Royan, enfin à La Baule, où les Verdier ont une maison. Terrible et vaine poursuite, le coeur serré, les yeux rougis, à se demander ce qui a bien pu se passer. Le couple était bien allé à La Baule, on a retrouvé dans la poubelle leurs mégots. Il est ensuite allé à Marseille, Séverine a laissé un mot dans la brasserie de la mère de son stagiaire Camille, "Mille pardons, mille mercis", et un message à la copine qui s’occupait de son chat.

Sa mère, Josette Braguier-Clotes, est divorcée depuis 1996 et dirige une entreprise de transports. C’est une femme énergique, qui avoue avoir eu "une vie difficile, chaotique", qu’elle a portée à bout de bras, mais là, ça faisait beaucoup. Elle a réussi à obtenir un relevé des Cartes bleues de sa fille, et a commencé à la suivre à la trace. Dès que Séverine tirait de l’argent, un cousin faxait un avis de recherche aux hôtels de la région.

Elle a réquisitionné une tante et sillonné les Landes pendant trois jours avec sa fille cadette, chacune dans une voiture, avec une photo de Séverine et un désespoir grandissant. A Mimizan, un hôtelier leur a dit qu’il avait déjeuné à côté du couple, qui avait l’air d’aller fort bien. Les fuyards sont passés à Libourne, Sète, Digne, puis Altkirch (Haut-Rhin), avant de filer en Ardèche, dans l’Aveyron, les Côtes-d’Armor, Vierzon, dans le Cher… "On a dessiné des traits sur une carte, pour voir si ça dessinait une figure , explique Mme Braguier. Ça ne ressemblait à rien."

Séverine a vite dévoré ses minces économies, et chaque semaine, Mme Braguier a déposé 100 euros sur son compte pour la suivre, pour lui montrer qu’elle ne l’oubliait pas. Les parents, les amis, ont laissé des messages sur le portable de Bertrand Verdier. Rien. Trois mois de silence.

Les gendarmes ont rapidement envoyé promener la famille. Tous les ans, 1 700 personnes disparaissent volontairement. C’est leur droit ­ – si la disparition ne semble pas "inquiétante." Agatha Christie a bien disparu dix jours en 1926, et poussé sa voiture dans un étang pour faire croire à son mari qu’elle s’était noyée. Le mathématicien français Alexandre Grothendieck, médaille Fields en 1966, la plus haute distinction en mathématiques, a disparu depuis 1991 (Hubert Prolongeau, Partis sans laisser d’adresse, le Seuil, 2001). L’avocat Jacques Vergès s’est envolé de 1970 à 1978 et cultive un mystère qui nourrit sa réputation.

Pour les proches, toute disparition est "inquiétante". L’enfer, c’est l’incertitude, et très vite, les remises en cause sont déchirantes. "On est une famille où on ne se dit pas tous les jours qu’on s’aime, se torture Josette Braguier, évoquant Séverine. Moi je suis excessivement indépendante, j’ai travaillé à ce que mes filles aient ce même sentiment. Et je ne lui ai pas suffisamment montré mon amour." Elle a les larmes aux yeux. "De Séverine, je ne connais rien. Je ne sais rien de sa vie personnelle. Je n’ai jamais vu son petit copain, je n’ai pas su ses chagrins."

Sa petite sœur Blandine, une jolie jeune femme de 27 ans, a glissé de la souffrance à la colère. Les derniers temps, elle serrait dans son sac une longue paire de ciseaux et se promettait avec délectation de crever les pneus de la voiture rose et de graver sa rage dans la carrosserie. Elle est styliste free lance, notamment pour la Star Ac’, et la poursuite de Séverine n’a pas arrangé son boulot. "C’est pas qu’on était inquiets, c’est qu’on a arrêté de vivre, résume Blandine. Avec ma mère, on s’est vachement tenu la main. Il faut parfois des choses comme ça pour mettre les choses au point. J’ai dit leurs quatre vérités à mes parents. Comme on parle très peu, ça a secoué."

Fine mouche, Blandine a laissé fin septembre, sans un mot, une chanson de Kayna Samet sur le portable du couple. "J’crois que j’vais tout plaquer, J’me sens attirée par le vide, J’m'accroche pour pas craquer, J’suis comme écorchée vive." Ça a marché : le lendemain, Séverine l’a appelée. Brève et brutale conversation, elle a demandé à une Blandine en miettes si elle n’avait pas autre chose à faire que de la chercher partout. "Elle avait l’air de trouver ça drôle. J’étais dégoûtée."

Séverine et Bertrand, vus de loin, se ressemblent si peu. Elle, pimpante, énergique, décidée. Lui, débraillé, effacé jusqu’à l’insignifiance, gauchiste, poète. Elle a eu son bac à 17 ans, décroché sa thèse à 27, sur "l’économie alimentaire et la gestion des troupeaux au néolithique récent-final dans le Centre-Ouest de la France" , et est devenue directrice de musée à 30 ans.

"Séverine, petite fille, était sage, trop sage, se souvient Mme Braguier. Elle parlait couramment à 2 ans, ne faisait jamais de bêtises. Elle allait trop vite, elle était trop tout. Et c’était beaucoup d e dou leurs accumulées. Il lui a fallu affronter, montrer, prouver." La petite, atteinte de plusieurs formes de dyslexie, avait d’énormes difficultés à l’école. "Elle écrivait dans une langue à part, explique sa mère. La volonté, c’est elle qui l’a eue. Elle n’a fait que travailler."

A 10 ans, Séverine dessinait des pyramides. A 15, elle allait faire des fouilles du côté de Niort, pour l’archéologue Claude Burnez, qui l’a prise en affection et était dans son jury de thèse. "C’était une jolie fille blonde, intelligente, enjouée, assez fragile, raconte le vieux monsieur, à demi-aveugle, qui est prêt à l’accueillir chez lui comme sa fille. Je suis catastrophé. Elle avait un beau poste. Carnac, c’est quand même un phare."

La mère de Séverine se souvient de chaque seconde du jour où sa fille a soutenu sa thèse, le 6 novembre 2000. Josette était au premier rang, les dents serrées, en train de prier l’âme de sa mère, la grand-mère que Séverine aimait tant. Quand la jeune docteur a obtenu les félicitations du jury, sa mère a fondu en larmes. "Elle s’est tournée vers moi, tout ce que j’ai pu lui dire, c’est merci. C’est bête, raconte Mme Braguier. Pourquoi je n’ai pas trouvé autre chose ?"

Séverine multiplie les colloques, se fait un nom, elle adore ça. A la tribune, du haut de son 1,66 m, elle est parfois obligée de tapoter sur le micro pour indiquer aux éminents archéologues qu’elle n’est pas l’hôtesse d’accueil. Elle est finalement embauchée, le 1er décembre 2003, à Carnac, un musée passablement assoupi. L’équipe est vite emportée par l’enthousiasme de la directrice, qui déjeune le midi d’une madeleine, travaille comme une folle, cuisine des tumulus de rillettes dans les cocktails, et mène son monde à la baguette. "Dans la gestion du musée, elle a été remarquable, indique le maire, Michel Grall. Elle a redonné un véritable éclat à notre musée. L’équipe, trois mois après, n’a pas fait son deuil."

Ses collègues avaient bien compris que Séverine sortait d’une histoire amoureuse compliquée, dont elle ne disait rien. Et puis il y avait Bertrand Verdier. "Technicien recherche et formation" au Muséum d’histoire naturelle, à Paris ­ en fait au placard ­, il avait été détaché le 22 mai à Carnac pour deux ans, à la demande de Séverine. Un type étrange, délégué syndical SUD, combatif et respecté, mais qui commençait ses lettres officielles par "Bon, ben voilà" . Enveloppé dans un pull trop grand, discret jusqu’au mutisme, il chuchotait à l’oreille de Séverine et s’était mis beaucoup de monde à dos.

Bertrand Verdier s’en moquait, il avait une autre vie. Dévorée, jusqu’à la passion, par Denis Roche, fin poète, écrivain, remarquable photographe et éditeur de renom. "Il a débarqué un jour dans mon bureau, il y a quinze ans, se souvient Denis Roche. Habillé comme un clochard, gentil, assez rigolo, mais un peu autiste, d’une timidité ravageuse." Bertrand Verdier sait tout de Denis Roche. Il a rassemblé tout ce qui touchait à son héros dans de petites plaquettes à la diffusion moins que confidentielle, les "Cahiers Denis Roche". "Il était devenu obsessionnel, convient Denis Roche, il me foutait un peu les jetons."

Le couple a envoyé cet été une série de courriers vaguement testamentaires. Séverine a fait don de ses livres au Musée de Carnac, puis, le 3 octobre, a adressé à la présidente de la Société préhistorique française un long article résumant dix ans de travaux, avec cette précision inquiétante : "Il me semble plus judicieux qu’il paraisse avant ma nécro." Il s’agissait en fait de "mettre un point final à cette vie d’archéozoologue, ce qui ne manquera pas d’en réjouir certains" .

Bertrand Verdier a, lui, prévenu un maire de Carnac estomaqué qu’il entendait léguer à la future médiathèque de la commune sa "Rochothèque" , les oeuvres complètes du poète-photographe, avec ses exégèses et son appareil critique. Si, "pour d’obscures raisons" , Carnac refusait le legs, il irait à celle de Forcalquier : Carnac, à cause du livre de Denis Roche (Carnac, ou les mésaventures de la narration, Tchou, 1969), Forcalquier, parce que le photographe y a pris une image de la décharge publique en 1974. Bertrand a plus ou moins coupé les ponts avec sa famille et seul Denis Roche a reçu des nouvelles, le 2 août : "Initiée le 10 février 2005 pour l’anniversaire de la première rencontre et poursuivie avec un peu d’avance le 9 juin de la même année pour célébrer lequatrième mois de notre liaison, celle-ci ayant débuté dès le premier regard, notre route se poursuit…"

Les fugitifs ont cependant pu être joints, mardi 4 octobre, au téléphone. Pourquoi ont-ils disparu ? "Il y a eu une espèce d’effet d’urgence, nous a indiqué Séverine. Ça nous a pris comme ça, il n’y avait pas d’autre solution." Sont-ils heureux ? "On n’est pas malheureux" , note sobrement la jeune femme. Pensent-ils réapparaître ? "On n’a pas de réponse nous-mêmes, assure Bertrand Verdier. On se demande au quotidien ce qu’on fait." Fin de la conversation, après une petite digression érudite sur Denis Roche.

A Paris, Blandine enrage. A Poitiers, Mme Braguier se décompose. "Tous les matins quand je me lève, j’ai peur, tous les soirs, j’ai peur. Je ne fais pas une chose dans la journée sans penser à elle." Mais la peur, la grande peur, "c’est, quand elle reviendra, de ne pas être à la hauteur" .

Franck Johannès
Le Monde 
Article paru dans l’édition du 12.10.05